TÊTE · Penser & Comprendre — Qu'est-ce qui, dans l'acte de penser, disparaît lorsqu'on le délègue ?
Le dossier
Le pôle TÊTE compte aujourd'hui dix entrées. Certaines nomment des gestes de pensée : cadrer le vrai problème, relier des savoirs éloignés, savoir ce qu'on ignore. D'autres nomment des savoir-faire liés à une génération d'outils : assembler des briques techniques, conduire un dialogue avancé avec plusieurs agents. Les deux séries figurent au même rang, sans que le critère d'admission ait jamais été discuté.
Une première lecture tient cette coexistence pour nécessaire. Ce qui décide de ce qu'un élève obtient d'une machine, c'est sa manière de l'interroger. Écarter ce savoir-faire au nom de la noblesse de la pensée ne le fait pas disparaître : cela le laisse s'acquérir à la maison, chez ceux qui en ont les moyens. Ne pas le nommer ne le supprime pas ; cela le rend invisible, et l'inégalité avec lui.
Une seconde la tient pour ruineuse. Un savoir d'usage se périme avec le produit qui l'a rendu utile : les tournures de requête enseignées il y a trois ans n'ont déjà plus cours. Surtout, il ne s'agit pas de la même chose. L'un décrit un rapport à un outil, l'autre une puissance d'agir. Les mêler prive le référentiel de tout critère de tri, et une liste sans critère s'allonge indéfiniment.
La question n'est pas tranchée. Elle ne porte pas sur la valeur de ces savoir-faire, mais sur ce que ce référentiel prétend décrire.
Ce que nous soutenons
Ce qui suit est la position de l'équipe qui propose ce référentiel. Elle est discutable, et nous attendons qu'elle le soit.
Nous refusons de définir une compétence humaine par ce que les machines ne savent pas encore faire. Un tel critère est empirique : il rétrécit chaque année, et place le programme sous la dictée d'un calendrier industriel. Nous lui substituons un critère normatif : une compétence entre dans ce référentiel si le fait de la déléguer en détruit l'objet.
Comprendre est l'état d'une personne, non un produit transférable. On peut recevoir le résultat d'une compréhension sans rien comprendre. « Comprendre à ma place » n'est donc pas une prouesse hors de portée : c'est une phrase sans objet, et aucun progrès technique ne la rendra vraie. De même, décider ce que l'on délègue est le seul acte qui s'annule en étant délégué : qui confie cette décision n'a plus rien gardé, et ne peut plus répondre de rien.
Deux exigences en découlent. Une compétence se nomme par un verbe et un acte : non pas « être curieux », mais « formuler la question qui manque au dossier ». Et elle s'observe en situation : faute de pouvoir décrire une scène où quelqu'un le fait — ou ne le fait pas — on ne peut ni l'enseigner ni l'évaluer, et l'on retombe à noter ce qu'un enfant est.
Appliqué à ce pôle, le critère déplace les entrées d'outillage vers un module d'usage tenu à part. Nous soutenons ce déplacement. Nous ne soutenons pas leur suppression.
Ce que nous vous demandons
Pas votre avis. Un fait.
Racontez un moment précis où vous avez vu quelqu'un comprendre — un élève, votre enfant, un collègue, vous-même. À quoi l'avez-vous vu ? Qu'a-t-il dit ou fait à cet instant qu'il ne disait ni ne faisait dix minutes plus tôt ?
Et, si vous en avez un : un moment où quelqu'un a agi sur une conclusion qu'il n'avait pas comprise. Comment l'a-t-on su ?
Ces scènes sont notre matière première : elles décideront si une compétence est observable, donc inscriptible.
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